14/06/2013

Le prix de la cohésion sociale

Les périodes de crises économiques sont, on le sait, propices à l’aveuglement budgétaire. A Genève, la majorité politique en place rêve d’un Etat au régime sec, dépouillé de ses prestations les moins politiquement porteuses. Entendons par là que l’obsession sécuritaire est au cœur de tous les débats. Aucun engagement de poste supplémentaire autre que des policiers ne saurait passer la rampe. Or, notre société travers aujourd’hui également une importante crise sociale. Mais, bien moins vendeuse que la course à la police, elle ne trouve que peu d’échos aux yeux de nos politiques. Pourtant, notre cohésion sociale a bel et bien un prix. Un prix qu’il nous faudra payer tôt au tard si l’on ne veut pas voir notre société imploser sous le coup des inégalités qui s’accroissent quotidiennement à Genève. Petit tour d’horizon des problèmes.

  

Un filet social aux mailles toujours plus larges

En Suisse, comme à Genève, la tendance est depuis quelques années, aux restrictions de droits de plus en plus drastiques : nouvelle loi sur l’assurance chômage et invalidité (LACI), suppression du RMCAS, introduction des emplois précaires de solidarité, mise en place de la très restrictive loi sur l’aide sociale et l’insertion individuelle, sont autant d’exemples qui visent clairement à faire porter le poids de la crise économique sur le dos de celles et ceux pour lesquels, justement, le fardeau est déjà le plus lourd à porter. Avec, bien entendu, des conséquences dramatiques. Le taux de chômage est toujours aussi élevé, le nombre de personnes à l’aide sociale explose (+40% en quatre ans !), les services sociaux sont débordés. Tout cela pour quels résultats ? Une masse grandissante de personnes qui n’arrivent plus à faire face sereinement au quotidien, lâchée de toutes parts par les pouvoirs publics, retranchée dans une logique de survie, au jour le jour, sans véritable perspective d’en sortir. La cohésion sociale, au-delà d’être un beau principe, s’en retrouve affaiblie, avec les conséquences que l’on sait (montée fulgurante des inégalités, société à deux vitesses, fracture sociale et territoriale). On sait aujourd’hui qu’il nous faudra des années pour rétablir l’équilibre. Et ce, pour autant qu’une véritable volonté politique s’y attèle, ce qui est évidemment loin d’être gagné à l’heure actuelle !

A Genève, le monde de l’action sociale est en crise. Que ce soit par le manque d’effectifs et de moyens des différents services concernés, ou bien – et c’est nouveau – en raison des baisses de subventions aux associations qui se battent au quotidien pour apporter les compléments d’action nécessaires aux dispositifs cantonaux et communaux. Les faits parlent d’ailleurs d’eux-mêmes !

  

De l’assistant social au gestionnaire de dossier

L’ensemble des institutions sociales, à Genève, souffrent de la pénurie de moyens. À l’Hospice général, les travailleurs sociaux croulent sous les dossiers (une soixantaine par personne) et n’arrivent plus à assurer sereinement le suivi, l’accompagnement, l’écoute, bref, le travail social pour lequel ils ont embrassé cette profession. Transformés en gestionnaires de dossiers sociaux, à leur corps défendant, ils en sont bien souvent réduits à simplement signer des chèques et à attendre l’entrevue du mois prochain, sans possibilité d’agir concrètement sur le quotidien des gens. Les mutations du métier, imposées par le style managérial ayant cours depuis quelques années au sein de l’institution, sont évidentes. Au service de la Protection de l’adulte (ex service des Tutelles d’adultes), la situation est encore plus catastrophique : une augmentation de près de 30% des dossiers en seulement trois ans, et un total ahurissant de 120 dossiers traités par travailleur social ! Alors même que la population cible nécessite une attention particulièrement prononcée, comment assurer efficacement des mandats aussi complexes sans avoir le temps de travailler sur le retour à l’autonomie des gens ? C’est mission impossible. Comment ne pas évoquer ici aussi de service de Protection des Mineurs, dont les collaborateurs croulent sous également sous les dossiers, alors même que leur mission est par nature extrêmement délicate et que toute erreur de jugement dans ce domaine peut avoir des conséquences dramatiques ? Comment aider concrètement une famille en difficulté, alors qu’on ne peut lui consacrer que deux heures par mois ? Enfin, on n’oubliera pas d’évoquer le service des Prestations Complémentaires, machine administrative bureaucratisée à l’extrême, où on attend parfois pendant des mois le versement d’une rente ou même juste la réponse à un courrier…

 

Des êtres humains transformés en dossiers

Le monde du social à Genève tire aujourd’hui la sonnette d’alarme. Sans moyens, il n’est pas possible d’assurer des suivis de qualité qui permettent un retour à l’autonomie des personnes qui en bénéficient. La logique du système fait que les bénéficiaires deviennent des clients, réguliers qui, au lieu d’être correctement aidés, orientés, soutenus, se transforment petit à petit en simple dossiers.

Pourtant, au quotidien, les travailleurs sociaux se battent de toutes leurs forces, dans des conditions parfois épouvantables, pour la dignité humaine et la cohésion sociale. Ils ne sont évidemment pas responsables de leur cadre de travail et du délitement continu de celui-ci. Leur abnégation force le respect. Leur lutte pour des conditions de travail qui leur permettent enfin d’accomplir leurs missions méritent toute notre reconnaissance.

 

Quel avenir pour la cohésion sociale à Genève

Malgré ce constat alarmant, le débat social, à Genève, semble totalement bloqué. En période de vaches maigres, on privilégiera toujours plus volontiers les réponses faciles à l’appétit sécuritaire de la population, plutôt que de miser sur la justice sociale et les conditions de vie. Entendez par là qu’on trouvera toujours des députés pour proposer et voter l’augmentation massive des forces de police, mais beaucoup moins pour offrir un peu plus de dignité aux habitants du canton. C’est un choix de société, imposé par une majorité politique obnubilée par la surenchère sécuritaire.

 

 

Ce choix de société n’est pas le mien.

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