15/08/2013

Les inégalités territoriales à Genève : entre fatalité et injustice

2 -cohesion_sociale_2.jpgBien entendu, on vit bien en Suisse, personne ne peut le nier.

Mais la pauvreté existe. Et elle a une fâcheuse tendance à se concentrer dans certains quartiers, rendant l’idéal démocratique de l’égalité des chances de plus en plus aléatoire.

Vous voulez des chiffres ? Rien de plus simple : le rapport public du Centre d’analyses territoriales des inégalités de l’Université de Genève est on ne peut plus explicite sur l’immensité des différences qui existent d’un quartier à un autre en matière de précarité.

 On y apprend par exemple qu’à Vernier, 50.3% des enfants scolarisés sont d’origine modeste, alors que ce pourcentage n’est que de 23% à Anières. On y voit qu’à Onex, près de 12% de la population touche des subsides d’aide sociale, contre seulement 4% à Dardagny. On y constate également que le revenu par habitants est de 62'000 CHF en ville de Genève, alors qu’il est de 111'000 CHF à Vandoeuvres. Ces chiffres ne sont que quelques uns des exemples d’inégalités qu’on peut trouver dans le rapport du CATI-Ge. Il y en a plein d’autres !

Car si cette égalité des chances existe bel et bien dans une démocratie libérale telle que la nôtre, on sait qu’il n’en est pas de même de l’égalité des opportunités. Le principe de l’ascenseur social fonctionne beaucoup mieux si on grandit dans un environnement riche, cultivé, curieux, plutôt que si l’on doit se soucier avant tout des conditions matérielles de l’existence. Les médecins, avocats, ou ingénieurs, fils de médecins, avocats ou ingénieurs sont beaucoup plus nombreux que chez les ouvriers, les chômeurs ou les bénéficiaires de l’aide sociale. Et si quelques notables exceptions statistiques viennent parfois – heureusement – contredire ce déterminisme social, elles demeurent à tout point de vue des exceptions. Les mécanismes de la reproduction sociale sont connus depuis longtemps.

Face à cette problématique, le canton – par l’initiative visionnaire du Conseiller d’Etat Charles Beer – a décidé de se donner les moyens de lutter efficacement contre ce phénomène. D’abord, en instaurant en 2006 les Réseaux d’Enseignements Prioritaires (REP). Le principe est simple : limitation du nombre d’élèves par classe et engagement d’éducateurs spécialisés dans les écoles situées dans les quartiers les plus précarisés du canton.

Suite à cette mesure, et toujours sous l’impulsion de Charles Beer, le Conseil d’Etat a créé une délégation à la « politique de cohésion sociale en milieu urbain » visant à développer ce principe de mesures différenciées à destination des quartiers en ayant le plus besoin. Ce sont les travaux de cette délégation, aidée en cela par les principaux partenaires concernés (communes, services étatiques, fondations de droit public, etc.) qui ont abouti à la « loi relative à la politique de cohésion sociale en milieu urbain », adoptée récemment par le Grand Conseil.

Il est cependant étonnant que cette nouvelle législation n’ait pas fait l’objet d’une couverture médiatique à la hauteur des changements de paradigmes fondamentaux qu’elle comporte. Car, à l’échelle de notre canton, ce nouveau dispositif législatif annonce une petite révolution dans la manière d’envisager l’action de l’Etat.

L’esprit de cette loi – quand bien même il s’agit d’une loi cadre nécessitant un important travail de mise en œuvre et d’opérationnalisation – ne renferme ni plus ni moins qu’une volonté claire de combattre les inégalités territoriales par des projets et investissements différenciés. C’est le principe de l’ « action affirmative » (terme que je préfère à celui de « discrimination positive », trop stigmatisant). En d’autres termes les quartiers les plus précarisés pourront désormais bénéficier de programmes et politiques publiques spécifiques, et ce dans tous les domaines de l’action étatique.

Cette nouvelle loi suscite bien des espoirs auprès des communes genevoises, qui sont naturellement les premières concernées et qui pourront participer pleinement à sa mise en œuvre sur le terrain.

La situation actuelle, en effet, ne peut plus durer.

Parce qu’elles ont accueilli la majorité des habitations bon marché, la plupart des communes genevoises suburbaines sont endettées au possible (du moins celles qui ne bénéficient pas d’une lucrative zone industrielle sur leur territoire). Car, lorsque l’on concentre des habitants dans des secteurs d’habitation à haute densité, il faut créer des infrastructures (écoles, crèches, prestations culturelles, espaces verts, maisons de quartiers, travailleurs sociaux, routes), qui sont autant de charges lourdes dans les budgets communaux et dont les coûts ne sont de loin pas compensés par les bénéficies de l’impôt sur le revenu des personnes modestes qui ont le plus besoin de ces infrastructures. D’un autre côté, on a des communes à la santé financière insolentes – généralement des zones villas – qui aiment à se targuer de gérer sainement leurs finances publiques. Les communes les plus pauvres sont celles qui ont consenti le plus d’efforts dans la densification. Les zones résidentielles, généreusement épargnées par la construction des cités, affichent, elles, des budgets parfaitement équilibrés.

Alors, peut-être, l’un des premiers cas concrets sur lequel pourront se pencher les artisans de la mise en œuvre de cette nouvelle loi devrait-il être celui de la péréquation financière ?

 

Le parlement qui sortira des urnes le 6 octobre prochain devra, d’une manière ou d’une autre, se pencher sur cette question.

12:45 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Salut Marko, à défaut de Facebook je vais le faire ici. Vous vous trompez de chemin. Vous ne pouvez pas prendre dans les statistiques seulement les chiffres qui vous arrangent. Vous ne pouvez pas dire qu'en Suisse, l'égalité des chance n'est pas bonne.

L'accès à l'éducation est gratuit, pour tous et cela jusqu'au secondaire.
L'école est obligatoire, pour donner une maximum de chance à tout le monde.
L'éducation supérieure est payante, mais à un niveau tellement dérisoire que pleurer contre est une vraie chimère.

Que dire de communes comme Meyrin, qui accueillent sur le canton le plus grand en pourcentage des populations d'immigrés ? En effet, à Meyrin il-y a beaucoup d'immeuble et pas beaucoup de villas (j'y ai vécu pendant 25 ans). Investissement massif dans l'éducation, les crèches, les places de jeu, de sport et j'en passe. Une exception ? Non, un modèle de gestion intelligent et une réalité accessible à toutes les communes.

Alors contre quoi ce bat on ? Inégalité sociale ? Oui, en effet, le riche à plus de chance de rencontrer des riches qui vont lui ouvrir des portes par piston. Est-ce injuste ? Non, c'est la vie. A tout le monde le droit de faire des études pour ce faire une situation et léguer à ces enfants un carnet d'adresses.

Comme tu l'as ci-bien cité dans un autre sujet sur le bouque, battez vous contre les niches d'impayeurs. Arrêtez de vouloir créer des injustices là ou il n'y en a pas.

Toujours regarder ce que le voisin peut posséder, ça s'appelle de l'envie et de la jalousie. Ca n'a jamais fait avancer les gens, ça n'a toujours que participé à les rendre malheureux. Etudier, travailler, être fière de ce que l'on fait, fait toujours avancer la condition humaine. Se mobiliser pour aider son prochain avec des gestes ou attentions simples, fait avancer la société. Votre combat de stigmatisation est perdu d'avance, et si un jour vous réussissez à le gagner, la société ira directement à la banqueroute avec le chemin que vous essayez de lui tracer.

L'équité fiscale ne fonctionne pas. Genève à un trou dans son budget à la hauteur de ce qu'elle verse pour les autres cantons. N'essayez surtout pas de reproduire ça au niveau du canton. Apprenez de vos erreurs et avancez vers plus d'humanisme à la place d'essayer d'avancer vers plus de social.

Les cartes dans les mains de nos joueurs de poker ne seront jamais équitables, le cas contraire, ce serait fausser le jeu. A nous tous de jouer et de savoir le mieux tirer parti des chances qui nous sont offertes. Le travail, la persévérance et le partage ont toujours été les meilleures atouts de notre société.

Cordialement, un ami qui te veux du bien.

Écrit par : Gilles Horn | 15/08/2013

@ Gilles:

Je te remercie, cher ami, pour ce commentaire constructif.

Il n'est dans mon propos nulle question de jalousie ou d'envie.

Je fais simplement le constat - comme bien d'autres - que l'égalité des chances qui est, tu as raison de la rappeler, réelle dans notre canton, ne remplace pas l'égalité des opportunités.

les chiffres du CATI-GE, complétés par d'autres du même genre, montrent simplement que de grandir dans un environnement défavorisé ou précarisé n'offre de facto pas les mêmes opportunités. Ce sont dans ces quartiers que le niveau de santé des enfants est, par exemple, le plus inquiétant (problèmes dentaires, surpoids, etc.), alors même que nous bénéficions toutes et tous de l'accès garanti aux soins de base. Ce sont dans ces quartiers que les enfants accèdent le moins aux hautes écoles et à l'Université, alors même que l'éducation est (presque...) gratuite en Suisse.

La raison en est le poids de l'environnement et des conditions de vie, tout simplement. C'est une constante que l'on retrouve partout ailleurs. Cela dépend de l'entourage, de la famille, des conditions matérielles, des fréquentations, etc.

Bien entendu, la problématique est complexe et nécessiterait un développement plus important. Tout est question de capital social, culturel et économique.

C'est à notre société de lutter pour corriger ces inégalités, si ont veut parvenir à l'idéal démocratique auquel, j'espère, nous aspirons toutes et tous.

Bien à toi
Marko

Écrit par : Marko Bandler | 16/08/2013

Je reviens d'une ballade tout autour du Lignon (mon ancien quartier) et je constate la beauté des paysages qu'offre Vernier à ses habitants.

Notre commune est magnifique.

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 16/08/2013

@ Victor Dumitrescu:

Je ne vous le fais pas dire!

Je plains d'ailleurs tous les gens qui n'ont pas la chance - comme moi - de vivre au Lignon :o)

Bien à vous

Écrit par : Marko Bandler | 16/08/2013

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