20/08/2013

Qui a peur de Jean Ziegler ?

jean ziegler4.jpgA 79 ans, jean Ziegler est en passe de retrouver le giron de l’ONU, en tant qu’expert pour la Commission des Droits de l’Homme. Proposée ni plus ni moins que par le Conseil Fédéral, cette candidature n’a pas manqué de susciter les plus vive réactions de certain politiciens (souvent en mal de reconnaissance), qui crient au scandale, argumentant à cor et à cris que notre bonhomme n’a ni la carrure ni les compétences pour assumer une telle charge. Pire, il serait l’ami intime des pires dictateurs de la planète et proposerait au monde une vison pour le moins partiale de la lutte pour les Droits de l’Homme.

Bien entendu, tout ceci est ridicule. Et pour qui connaît un peu le personnage (ce qui est modestement mon cas), ces sempiternelles critiques prêteraient à sourire si elles n’étaient pas exclusivement l’apanage des plus néolibéraux de nos concitoyens. Ceux-là même que notre trublion sociologue n’a eu cesses de dénoncer durant sa longue et prolifique carrière. Il n’y a pas de hasards en politique.

Bien sûr, comme tout un chacun, Jean Ziegler n’est pas exempt de critiques. Ses accointances répétées avec quelques personnalités infréquentables posent problème. On lui reproche ses liens avec Kadhafi. C’est vrai, les hommes se sont connus et Jean Ziegler a, plus que de raison, fréquenté d’un peu trop près le dictateur libyen. Mais il est faux de prétendre pour autant qu’il cautionnait le régime. Ziegler a pêché par naïveté et optimisme, pensant qu’il pouvait jouer un rôle, lui l’intellectuel tiers-mondiste, dans l’ouverture du pays et la transition démocratique à laquelle son peuple aspirait. Il ne s’est d’ailleurs jamais caché de cette naïveté qui l’animait et a maintes fois plaidé coupable des incompréhensions que son attitude avait pu susciter. De là à la traiter de vulgaire suppôt du régime libyen, comme se tue à essayer de le faire son ancien subordonné du département de sociologie de l’Université de Genève, il n’y a qu’un pas. On aimerait d’ailleurs bien entendre celui-ci lorsque ses collègues de partis, tel Hans-Rudolf Merz, sont allés bravement baisser leur pantalon, sur place, devant ce même Kadhafi, ou bien plus récemment, lorsqu’ils vont, à la queue-leu-leu (Johann Schneider-Ammann en tête), faire des courbettes aux dirigeants chinois, dont on connaît le faible penchant pour la démocratie. Certains, donc, ont l’indignation sélective lorsqu’il s’agit de diplomatie internationale.

Jean Ziegler n’est pas irréprochable, certes, mais il est parfaitement taillé pour un poste d’expert des Droits de l’Homme au sein des Nations Unies.

Car, de l’envergure, justement Jean Ziegler en a. Et du courage, aussi. Depuis plus de 40 ans, il dénonce inlassablement la mainmise du capitalisme occidental sur les richesses des pays en voie de développement. Il n’a eu cesse de démonter par des analyses fines et documentées – même si elles s’éloignent des canons de l’académisme sociologique classique – les mécanismes terrifiants qui permettent à une minorité du monde d’imposer sa loi à la majorité des laissés-pour-compte.

On ne compte plus les procès, les tentatives d’intimidations, les armées d’avocats engagés pour le décrédibiliser au fil des années. Je me souviens qu’en 1996, il avait 14 procès pour diffamation intentés contre lui en cours, pour un montant de dommages et intérêts réclamés de plus de 26 millions de dollars ! Les puissants de ce monde ont essayé de l’étouffer par l’argent. Combien d’autres auraient jeté l’éponge et se seraient fendus de plates excuses, au lieu de risquer de tout perdre ? Beaucoup certainement. Mais jamais Jean Ziegler. Le bonhomme, issu de la discrète et travailleuse intelligentsia bernoise aurait pu parfaitement suivre la voie royale qui lui tendait les bras et se fondre, comme tant des siens, dans une vie confortable et sans excès. Juge, comme son père, ou avocat, ou banquier. Non, l’homme a chois d’être la voix des exclus, celle des laissés-pour compte de l’économie mondiale. Il a fui son milieu pour mieux le combattre, sans jamais, pourtant, cesser d’être un fervent patriote. Car c’est aussi pour essayer de redorer l’image de son pays, ternie par le diktat des « gnomes de la Banhofstrasse » (comme il les appelle lui-même), qu’il se bat inlassablement contre le cynisme et l’hypocrisie crasse d’un système économique et bancaire pourri, dont la Suisse constitue à ses yeux le cas paradigmatique.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que si la Suisse avait un tant soit peu réagi autrement que par le mépris aux propos de Jean Ziegler sur le secret bancaire, nous n’en serions peut-être pas aujourd’hui à nous retrouver trainés dans la boue de toute part, obligés de signer des accords économiques scandaleux, un pistolet sur la tempe. Si la Suisse avait anticipé un tant soit peu les problèmes que finiraient par poser – c’est une évidence – son système bancaire hypertrophié, comme l’avait supplié Jean Ziegler, notre marge de manœuvre face aux assauts du monde aurait été renforcée. Au lieu de quoi, on l’a trainé dans la boue, humilié, exclu. Les ténors de la finance ont, à l’époque, provisoirement gagné, jusqu’à ce que la pression du monde extérieur les oblige, en compagnie d’un Conseil Fédéral désarmé, à faire timidement aujourd’hui acte de contrition.

Et c’est ce même Conseil Fédéral, lui l’allié des banques et de la finance, qui propose aujourd’hui Jean Ziegler à un poste d’observateur à l’ONU. Les ennemis d’hier sont-ils devenus ses amis aujourd’hui ?

Faut-il y voir un aveuglement coupable, comme le pensent certains excités, ou bien plutôt une stratégie bien pensée et beaucoup plus fine qu’il n’y paraît ? Jean Ziegler est en effet une superstar dans les pays en voie de développement. Son aura y est immense et il y jouit d’un réseau titanesque et de soutiens précieux. Quoi de mieux, après tout, qu’une candidature de ce calibre pour redorer un peu l’image d’un pays que tout le monde se plaît aujourd’hui à attaquer.

A un âge où beaucoup jouissent d’une retraite bien méritée, Jean Ziegler, lui, est prêt à repartir au combat. N’en déplaise, une fois de plus, à ceux que ces combats dérangent.

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Commentaires

Voilà qui met les pendules à l'heure. Merci.

Écrit par : Amiel | 20/08/2013

Avec la décision de la commission fédérale de ce jour, l'affaire semble classée : il ne sera pas soutenu ! . Pour le reste, à chacun ses convictions mais je pense que la Suisse serait plus crédible si elle présentait un autre candidat que JZ qui , à son âge, devrait tranquillement profiter de sa retraite. Il est l'homme d'un autre temps et je suis sûr qu'il y a des forces vives plus jeunes capables de remplir ce genre de mandat.

Écrit par : uranus2011 | 20/08/2013

79 ans et le vioque bouge encore:
Weiss ist das :l'ineffable député libéral s'est trouvé une nouvelle croisade tardive , contre un ennemi de longue date l'apôtre jean Z. sociologue honni dans la bien pensance académique.
Le Weiss block - blogue ne lésine pas sur les moyens , attisant des commentaires haineux qui font du notable de la LICRA un nouveau leader de la ligue pour le racisme et contre l'antisémitisme.

Écrit par : briand | 20/08/2013

Je crois que vous avez oublié de parler de son ami Moughabé, exemple certainement pire que Kadhafi si on le mesure a la hauteur de la misère qu'il a crée dans son propre pays...

Je crois aussi qu'il est parfaitement contradictoire de prétendre qu'il a "pêché par naïveté et optimisme" et en même temps qu'il est " parfaitement taillé pour un poste d’expert".

Écrit par : Eastwood | 20/08/2013

Merci pour cette prise de position clair et pour le soutient à un homme extraordinaire qui ne mérite pas de tel critiques. L'intégrité de cet homme n'a fait que le mettre en porte à faux, refusant de jouer le jeux du politiquement correct et qui s'est battu pour la justice humaine et pour les plus démunis. Malheurereusement la droite néolibéral qui n'a jamais réussi à le contredire, tant sa passion et son combat était d'une clairvoyance évidente, se fait un plaisir de l'enfoncer sur des détails qui servent d'excuse pour évincer un homme trop brillant pour la classe politique.

Écrit par : Rentchnik Steve | 20/08/2013

Je comprends parfaitement qu'on défende JZ, au nom de la liberte d'opinion, quelle qu'elle soit, fondée ou non. Mais cette note comporte en tout cas 2 erreurs.

JZ n'est pas "proposé" par le CF, mais simplement "présenté" comme unique candidat suisse.

Je n'ai jamais été son subordonné. Comment aurais-je pu supporter d'être l'assistant d'un homme qui recevait des délégations nord-koréennes au département de sociologie comme d'autres vont au théâtre. En toute banalité. Et là, il ne s'agissait pas de naïveté, mais bien d'un choix pour un dictateur-affameur, Kim Il-Sung, qui inondait les journaux du globe, et notamment la Tribune de Genèveq, de ses pages de publicité indigeste. Pour ma part, j'ai toujours été anti-communiste, et opposé aux dictateurs d'extrême-droite aussi, de Franco aux Colonels grecs. On n'était pas fait pour s'entendre, même si l'homme est charmeur, sympathique, intelligent. Mais aussi menteur, vaniteux, assoiffé de pouvoir.

Écrit par : Pierre Weiss | 20/08/2013

@ Monsieur Weiss:

Je vous remercie de me faire l'honneur de commenter mon blog.

Je suis cependant en léger désaccord avec vous sur un point précis: Jean Ziegler était professeur ordinaire, alors que vous étiez chargé de cours. Sachant que ce sont uniquement les professeurs ordinaires qui disposent du pouvoir de décision à l'Université, cela faisait de facto de vous son subordonné.

Bien à vous.

Écrit par : Marko Bandler | 20/08/2013

@ Pierre Weiss

"Mais aussi menteur, vaniteux, assoiffé de pouvoir."

Il ne faut pas prendre votre cas pour une généralité.

Écrit par : Amiel | 20/08/2013

Dans "professeur ordinaire", il y a ordinaire. C'est ce qui qualifie JZ, qui ferait mieux de prendre sa retraite et de cesser de déblatérer à tous vents. Pour les droits de l'homme, en plus, le fait qu'il ait été un ami de Muhammar K ne plaide certainement pas en sa faveur. Bref, un dinosaure à remiser au musée.

Écrit par : Déblogueur | 20/08/2013

Marko Bandler, quand on se bat pour une cause, il ne faut pas uniquement lutter pour un camp contre l'autre, il ne suffit pas d'accuser uniquement les USA de tous les maux, pour faire avancer une cause juste d'apparence !

Exemple, Jean Ziegler vocifère contre les multinationales qui commercent les semences OGM, pensez-vous que seules les multinationales américaines propagent leurs saloperies à la surface de notre planète ?

Aussi, Jean Ziegler a noué de nouvelles amitiés très serrées avec des socialistes, en fait de nouveaux états socialistes, exemple, le Brésil avec ses deux derniers présidents de gauche est le pays ayant implanté en quelques années, le plus de culture OGM de la planète et de loin. Non seulement des cultures OGM mais également des cultures OGM pour produire des carburants fait à base de végétaux !

Après pol-pot, sawimbi, Kadhafi, el assad, Saddam hussein, les nord-coréens et tant d'autres amitiés monstrueuses, il me semble que la coupe est suffisamment pleine, nul besoin d'en rajouter, la Suisse ne doit pas finir comme la Libye !

Écrit par : Corto | 20/08/2013

Bonjour,

" Ziegler a pêché par naïveté et optimisme, pensant qu’il pouvait jouer un rôle, ... "

Si l'on s'en tient uniquement à l'euphémisme de vos propos, cela suffit amplement à disqualifier l'homme. Lorsqu'on prétend occuper la charge d'une telle fonction, ne faut-il pas au contraire faire preuve de réalisme afin d'être efficace ?

Un dernier mot : la Suisse officielle n'est pas rancunière, pour ne pas dire qu'elle est franchement masochiste à soutenir la candidature d'un homme qui a causé un énorme dégât d'image au pays !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 21/08/2013

Sauf si JZ a de quoi faire chanter beaucoup de monde !!

Écrit par : Corto | 21/08/2013

Qui a peur de l'internationale socialiste ???

La même qui a mis au pouvoir la clique el assad !!

Écrit par : Corto | 22/08/2013

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