27/08/2013

Aligner les Lignons ?

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Genève n’est jamais à un paradoxe près. D’un côté, la pression sur le logement est terrifiante et tout le monde semble d’accord sur le fait que nous devons construire, et vite. Au niveau des solutions proposées, en revanche, personne n’est d’accord. Aux partisans de la densification urbaine s’opposent les défenseurs des zones villas. Tandis que les adeptes du déclassement massif sont férocement combattus par les thuriféraires de la zone agricole.

On le sait : le débat est sans issue et les arguments des uns et des autres sont tellement antinomiques qu’il semble difficile de pouvoir un jour réconcilier tous les genevois sur un projet durable de résolution de la crise du logement.

Pourtant, si on prend la peine de faire un petit saut dans notre passé récent, on constate que Genève a déjà été confrontée à des crises du logement similaires à celle que nous vivons actuellement. Au début des années soixante, l’économie tournait à plein régime et il a fallu faire venir, rapidement, de la main d’œuvre étrangère par wagons entiers. Au bout d’un moment, les sinistres baraquements collectifs en bois ne suffirent plus à loger tout le monde dans des conditions décentes, et il a donc fallu construire rapidement.

On a donc construit des cités. Vite. Et bien.


lignon 4.jpgEt on a eu raison de le faire !

Disons le d’emblée : les cités genevoises reposent sur un modèle de développement territorial radicalement différent de celui qui a par exemple prévalu en France à la même époque. L’exiguïté de notre territoire nécessitait que les cités soient bâties au plus près des centres urbains, et non pas en pleine campagne, comme cela s’est passé chez nos voisins. On voulait un habitat vivant, fonctionnel, confortable. On a pensé à y mettre des commerces, des infrastructures sociales, des écoles, des transports publics de qualité. On y a surtout – c’est un point fondamental – favorisé une vraie mixité sociale : PPE, coopératives, logements sociaux, immeubles pour personnes âgées, etc.

En Suisse, et en particulier à Genève, on a voulu inclure les cités aux centres urbains, et non pas les exclure. Rien n’est plus injuste en effet de comparer nos cités – parce qu’elles sont des « cités » – aux banlieues tristes et souvent abandonnées par les pouvoirs publics qu’on trouve dans les pays voisins. La philosophie n’était pas du tout la même.

Ainsi, à Genève, il y eut d’abord Meyrin, puis Onex, les Avanchets, les Palettes, les Libellules.

Et puis, surtout, il y a eu le Lignon.

Pleinement inspirée par les idées du Corbusier, qui venait de construire sa « cité radieuse » à Marseille, l’architecture urbanistique de cité du Lignon est certainement l’un des exemples le plus aboutis d’habitation collective réussie. Aujourd’hui encore, les architectes du monde entier viennent visiter cette incroyable cité.

Des chiffres qui donnent le vertige : 2'780 appartements pour une population de 6'000 habitants, une grande tour de 30 étage et 96 mètres de haut – avec piscine sur le toit ! – 84 allées décorées de splendides lithogravure de Hans Erni, 1'054 mètres de long pour sa grande barre, 7% du sol utilisé pour faire du bâti, sur les 90 hectares arborisés que compte la cité.

Le Lignon est la cité de tous les superlatifs. Et elle est surtout le reflet de l’incroyable culot visionnaire de quelques architectes pour lesquels l’habitat collectif de grande envergure ne pouvait se faire au détriment de la qualité de vie qu’il convenait d’offrir à ceux qui y vivraient.

Leur pari a été réussi au-delà probablement de leurs espérances. Le Lignon possède toutes les infrastructures nécessaires à une qualité de vie harmonieuse. Il y fait bon vivre au quotidien, et pour autant que vous vous donniez la peine de pénétrer dans cette cité tranquille, vous vous rendrez compte par vous-même de l’ambiance paisible et villageoise qui y règne. Une fois passée l’appréhension que provoque cette imposante barre d’immeuble, on pénètre dans un monde en soi, bercé par les méandres du Rhône qui entourent amoureusement cet écrin de verdure à deux pas du centre-ville de Genève. Pour peu qu’on prenne la peine de la regarder autrement que comme un bloc de béton, la cité du Lignon est bien loin des stéréotypes faciles et des idées reçues qu’on se fait de la vie dans les cités.

Comme j’aime à le dire par boutade : je plains vraiment toutes les personnes qui n’ont pas la chance de vivre au Lignon…

Au-delà de cette description idéaliste, la cité du Lignon peut nous interroger sur le débat brûlant de la crise du logement à Genève.


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Occupant un minimum d’espace pour un gain de place maximum (15 étages par allée en moyenne), le Lignon offre une perspective intéressante de construction moderne à tous ceux qui (comme moi) sont épuisés par le débat stérile qui agite sempiternellement notre canton. La question est donc volontairement provocatrice : pourquoi n’aligne-t-on pas les Lignons ?

A l’époque, on construisait jusqu’à 4 appartements par jour dans la cité. Le chiffre fait évidemment rêver aujourd’hui, alors qu’on peine à construire 1'200 logements par an… sur tout le canton.

On peut faire des Lignons à peu près partout, tout en densifiant et sans trop toucher ni aux zones villa, ni aux zones agricoles. Il suffit au final de peu d’espace pour construire une telle cité. Avec trois ou quatre Lignons supplémentaires, on règlerait pour 50 ans la crise du logement à Genève, sans pour autant émietter inutilement notre précieux terrain.

Encore faut-il avoir la même volonté politique qui animait nos autorités il y a de cela 40 ans. Et, surtout, le même courage.

Car les critères esthétiques ont changé depuis. Les tours et barres d’immeuble sont considérés comme des bâtiments impies. Plus personne n’ose proposer d’audacieux habitats collectifs tels que le Lignon, régulièrement considéré par la population comme des zones sinistrées, bardées de stéréotypes aussi invraisemblables que méprisants. Je ne me fais pas d’illusions sur la levée de boucliers que provoquerait la construction d’un nouveau Lignon à Genève, où on préfère aujourd’hui construire des petits immeubles de deux étages, le plus possible éloignés les uns des autres, isolés dans d’immenses allées de verdure…

Les habitants du Lignon, eux, au final, s’en contrefichent et continuent, depuis leur cité radieuse, à assister à un débat stérile sur le logement, tout en profitant de leur écrin de nature, conscients qu’ils sont des privilégiés. Et tant pis si Genève ne leur rend pas justice en refusant de s’inspirer de leur cadre de vie pour sortir de la crise du logement.

A un moment ou à un autre, inexorablement, il faudra bien que ce débat ait lieu.

 

Pour joindre la parole à l’acte, j’organise volontiers pour celles et ceux qui le désirent une visite guidée du Lignon, afin de vous faire découvrir les joyaux cachés de cette magnifique cité et, peut être, briser également quelques idées reçues… Merci de me contacter à mb@ps-ge.ch. Je vous réserve de belles surprises et de vraies découvertes !

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Commentaires

Peu importe qui sont les coupables de cette situation intenable, le résultat est là.
Des blocages en veut tu en voila.
Des bâtiments de bureaux se construisent chaque année, c'est donc que les terrains existent.


Il faudra bien qu'un jour les politiciens qui sont payés pour résoudre les problèmes de la population payent le prix de leur inactivité.

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 28/08/2013

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