01/09/2013

Confession d'un grenadier (qui votera oui)

Wegen-Hitlergruss-vor-Gericht_news_article_main_element.jpgJe suis grenadier volontaire.

J’ai « fait Isone ».

Quiconque a fait son service militaire sait parfaitement de quoi il s’agit. Pour les autres, disons que j’ai servi dans les forces spéciales suisses.

Qu’on ne s’y trompe pas : homme de gauche, depuis ma plus tendre enfance, je n’ai pas fait cela par amour immodéré de l’armée. Je l’ai fait parce qu’à l’époque, pour ceux qui n’étaient pas considérés comme inaptes, il fallait choisir entre l’armée et l’objection de conscience. Je n’ai pas eu le courage d’objecter, et je n’avais pas envie de perdre quatre mois de ma vie à jouer au jass, boire de verres à longueur de temps, ou fumer des joints planqué dans une forêt à attendre patiemment que les jours passent. Plutôt sportif à l’époque, j’ai donc choisi Isone, plus par défi que par conviction.

Je ne tire aucune gloire particulière de ce modeste « curriculum militaire ». Mais celui-ci me donne un avantage certain : je connais bien l’armée suisse, ses valeurs, ses fonctions, son discours et les justifications de son existence. En bref, on aurait bien du mal de me traiter de hippie mal dégrossi, d’inconscient ignorant, d’ennemi à la patrie ou de doux utopiste déconnecté. Je ne rentre donc pas dans le 99% des qualificatifs condescendants avec lesquels les partisans de l’obligation de servir traitent leurs adversaires politiques. Sur ce coup là, désolé, mais on ne me la fait pas.

Je ne suis pas particulièrement antimilitariste, du moins pas au sens où certains peuvent l’entendre. J’imagine plutôt la Suisse intégrée à un système de défense européen qui reste à construire. Aucun pays ne peut rejeter le principe d’une forme armée de protection pour son territoire et ses concitoyens, et les rares qui ont tenté l’expérience (comme l’Islande ou le Costa Rica) l’ont fait pour se mettre sous le protectorat bienveillant d’une grande puissance. Mais, c’est vrai, je crois en l’Europe. Une Europe unie dont on vient de fêter – pour la première fois de sa longue histoire – une période de 60 ans sans conflits internes. L’intégration multilatérale, et les liens de codépendance qu’elle crée, évite aux pays qui y participent les douloureuses expériences du conflit armé. C’est par le renforcement des liens avec nos voisins qu’on évitera au mieux les guerres. J’en suis intimement convaincu.

Je n’accepte donc pratiquement aucun des arguments qui nous sont servis par les petits officiers miliciens d’opérette qui viennent aujourd’hui nous bassiner avec la l’honneur du pays, la cohésion nationale et la réussite du modèle suisse de conscription.

Ce modèle, qui repose sur la vision mythopoïétique du Waldstätten citoyen-soldat, est aux antipodes d’une politique de défense crédible. Les guerres d’aujourd’hui ne sont plus des guerres de tranchée ou de solides gaillards s’élancent bravement sur un champ de bataille pour en découdre à coups d’arbalètes ou de mousquetons. Ce sont des guerres sales (toutes les guerres le sont, d’ailleurs), menées par des drones, faites de frappes « chirurgicales ». Ou alors ce sont des guerres économiques. Des guerres informatiques. Ou bien des attaques terroristes. Qu’on vienne m’expliquer en quoi le citoyen lambda qui passe trois semaines par année à attraper une cirrhose du foie est formé à ces guerres-là ? Le décalage entre la réalité et le mythe confine ici soit à l’hypocrisie, soit à l’aveuglement. Dans les deux cas de figure, il est risible.

La question de la cohésion nationale est encore plus absurde. Les romands et les alémaniques, séparés par un fossé culturel militaire abyssal, s’évitent généralement soigneusement et passent leurs quatre mois d’écoles de recrue ensemble sans jamais s’adresser la parole plus que de raison, si ce n’est pour s’invectiver de manière plus ou moins comique et caricaturale. Quiconque a fait l’armée ne saurait prétendre le contraire.

Certains, aujourd’hui s’accrochent, comme un mollusque à un rocher à l’heure de la marée, sur un concept de sécurité moyenâgeux. Un concept si anachronique, qu’il en devient au final, paradoxalement dangereux pour notre pays. Car notre armée, coupée de la réalité de l’évolution du monde, finit par trouver en sa seule existence l’unique justification de son fonctionnement.

Qu’on laisse à ceux qui le souhaitent le plaisir de faire l’armée. Nul doute qu’ils rendront heureux nos petits officiers de milice qui, chaque année, s’en vont jouer au petit soldat et « commander » des troupes, leur permettant ainsi d’assouvir leurs pulsions guerrières et leur frustration du quotidien. Mais dans ce cas, un psychiatre ferait tout aussi bien l’affaire. Et à moindre coût.

L’initiative du GSSa a peu de chances de passer, et pour tout dire, elle me convainc assez moyennement. Patriote convaincu, je pense qu’une obligation de servir devrait être maintenue, mais alors sous la forme d’un service civil obligatoire. Voilà qui ferait sens en termes de cohésion nationale, de découverte des autres, et d’apprentissage de la vie. Ce débat là sera pour plus tard. Cette initiative a en tous cas le mérite de faire émerger dans l’espace public la nécessité d’un débat sur l’armée en Suisse.

Or, rarement dans le débat politique, je n’ai entendu d’arguments aussi mauvais que ceux des partisans de la conscription. A croire qu’eux non plus ne croient plus à l’armée suisse, tellement ils ont du mal à défendre ce modèle qui ne présente que des désavantages sociaux, économiques, écologiques, et j’en passe.

Qu’on s’accroche à une certaine forme de « défense nationale », passe encore. Qu’on larmoie sur la fin d’une institution patriotique, à la rigueur. Mais qu’on nous bassine les oreilles avec la mort programmée du pays, ça non. Trouvez autre chose !

Rien que pour cette absence d’arguments crédibles, l’initiative du GSSa mérite ma voix.

Et elle l’aura, sans hésitation.

16:18 | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Une fois de plus, je ne peux que partager ton opinion et ton argumentaire Marko... Il y a d'ailleurs un élément que tu ne mentionnes qu'en passant sur la fin : le fossé économique que représente l'armée.

Je ne veux pas m'avancer sur des chiffres précis, mais ayant moi-même complété mon service militaire obligatoire, j'ai été attéré. Entre les dépenses militaires directes (matériel, essence, munitions, etc.) et indirectes (APG, perte de productivité pour les employeurs, etc.), je vois que le coût du service militaire de milice est COLOSSAL par rapport au "risque" potentiel dont il est censé nous protéger...

Écrit par : Karim Mamdouh | 01/09/2013

D'abord je trouve incroyablement insultant et méprisant, voir raciste, cet argument qui consiste a réduire systématiquement le citoyen milicien suisse a un alcoolique (enfin tous sauf vous a Isone bien entendu...). Et si vous tenez vraiment a résumer le service a ça, ce serait tout aussi valable (sinon plus a ce que j'en ai entendu) pour le service civil.

Ensuite l'argument que le fusil d’assaut ou le véhicule blindé n'a plus sa place dans les conflits du 21eme siècle est simplement un déni de réalité: Que ce soit aujourd'hui en Syrie ou il y a 15 ans en ex-Yougoslavie (en Europe, a 3 heures de route des Grisons), les gens ne s'entretuent pas a coup de virus informatique ni par drone interposé !


Et si vous avez ignoré, voir invectivé, vos camarades suisse allemand, merci de ne pas généraliser, ce n'est pas ce que j'ai vécu. J'aurais par ailleurs beaucoup de peine a voter pour quelqu'un qui considère un "fossé culturel abyssale" avec ses concitoyens d'outre Sarine ! Dire que c'est les mêmes qui prône l'ouverture multiculti envers les mollah.

Écrit par : Eastwood | 01/09/2013

L'armée est trop sérieuse pour qu'on la confie en partie à ceux qui la détestent...
Au nom de la liberté, d'être et d'agir, j'ai donc voté OUI.
Cordialement, Hank Vogel.

Écrit par : Hank Vogel | 01/09/2013

On nous recommande d'entrer dans l'Empire (UE), pour en être, pour participer et surtout pour pouvoir voter certaines lois.

Dans ce même esprit, je pense qu'il faut y être dans l'Armée, pour pouvoir prendre des décisions, celles qui s'imposent.

Changer les lois et règlements, ne peut se faire que de l'intérieur.

Ma recommandation donc, est celle de voter NON et d'y entrer de plein gré dans l'Armée, pour, une fois dedans, pouvoir changer quoi que ce soit.

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 02/09/2013

En ayant partagé des superbes journées tuage de temps avec Karim, en ayant été comptable pour cette magnifique structure, je ne peux que confirmer que toute cette mascarade de protection des bistrots du coin coûte une saladier pour un résultat plus que médiocre.

Perte de temps pour le citoyen, pour les employeurs et les contribuables, manque de respect envers les affamés de ce monde en vue de toute la nourriture gaspillée de jour en jour pour maintenir le système, cette structure désuette n'est qu'un gouffre et une chimère tout droit sorti d'un autre âge.

Je conseille à tout le monde de voter pour cette suppression, qui pourra en effet être compensée soit par un service civil volontaire ou obligatoire. Arrêtons de jouer à la guerre et mettons les moyens dont nous disposons au service de la société.

Et au vue de notre avance dans les sciences informatiques militaires, ce n'est pas demain que notre belle Suisse ira gagner une cyber guerre.

Écrit par : Horn Gilles | 13/09/2013

Moi aussi je suis grenadier volontaire
Je n'ais pas fait Isone, j'ai fait Losone en 1969 ER 214
j'ai également transpiré sur tous les sommets autour d'Isone car j'y ai aussi mis les pieds. A l'époque il n'y avait pas une belle caserne, mais seulement des baraquements en bois. J'ai aussi traversé le la rivière le Tessin à Magadino avec un lance-famme sur le dos et ceci sans savoir nager ( je ne sais toujours pas nager). A Breno on nous a fait descendre un rappel de 60 mètres et ceci sans assurage. Quand je suis entré à l'armée je ne faisais aucun sport mais j'ai quand même décroché la mention de sport au recrutement. Ce rappel m'a fait commencer une carrière d'alpiniste amateur que je continue de mener à 65 ans. Maintenant je veux dire qu'on ne peut pas se plaindre quand on s'est mis volontairement dans les difficultés. Par ce que on peut en ressortir grandi. Mon père et le père de mon épouse ont passé de nombreuses années dans la Légion Etrangère et participés à de nombreux conflits. Mon beau-père parachutiste à même tiré les derniers obus de mortier à Dien-Bien-Phu. Leur opinion était que la guerre est une chose effroyable et que le mieux est qu'il n'en y ais pas. Maintenant pour en revenir à l'Europe l'idée en soi n'est pas mauvaise : que les grands fauteurs de guerre que sont les Allemands, les Russes, et les Français se serre la main serait profitable à tous le monde. L'Europe sociale d'accord, mais dites moi où est le social quand en Grèce, au Portugal et en Espagne on crève de faim. De plus une Europe qui vas chatouiller la Russie à propos de l'Ukraine ne m'enchante pas. Ne perdez pas de vue qu'il ont un arsenal à faire de l'Europe un désert. Et ne perdez pas de vue que pour eux l'ennemi vient de l'Ouest. Les nazis n'ont pas été avec le dos de la cuillère quand ils ont envahis la Russie. La seconde guerre mondiale a tués 55 millions de personnes ; 35 millions étaient des Russes. Maintenant évoquer les technologies est une chose mais derrière tout ça il y à l'homme et si l'homme ne veut pas les technologies resteront impuissante. Demander donc aux Américains et aux Vietnamiens ce que je veux dire par là . Et également au Russes en Afganistan qui se sont fait tenir tête souvent par des combattants de plus de 60 ans avec des armes de la première guerre mondiale.

Écrit par : Roland Uldry | 04/12/2014

Les commentaires sont fermés.