06/10/2015

Tu sais ce qu'il te dit le Lignon?

La foire aux stéréotypes

Le 29 septembre dernier, j’ai été pour le moins abasourdi de lire dans la rubrique « L’invité » de notre chère Julie, un article d’un certain Dominique Vadi, membre de l’association « Bien vivre aux Cherpines ».

En l’espace de seulement trois colonnes, ce Monsieur est parvenu à accumuler tous les poncifs possibles et imaginables sur les cités populaires et les quartiers de banlieue. En prenant bien entendu pour exemple le Lignon, coupable d’être à ses yeux le terreau fertile à tous les problèmes sociaux du monde !

Et oui, c’est bien connu, la densification et « l’empilement des contribuables » (sic…) sont la cause de tous les maux. Que dire devant un tel discours de vérité ! Evidemment, sur ces trois colonnes, alors qu’il assène ses stéréotypes, Monsieur Vadi n’a pas le temps de développer de quels problèmes il voulait parler. Pas vraiment besoin : une cité est nécessairement un quartier à problèmes. Et de ce côté-là, le Lignon et son gigantisme représentent le mal absolu.

Le sophisme n’a pas besoin de preuves ni d’arguments. C’est d’ailleurs à ça qu’on le reconnaît.

Bien entendu, Monsieur Vadi n’a probablement jamais mis les pieds au Lignon, ni dans aucune cité, si on en juge par la vacuité de son analyse. Il n’y voit pas l’intense vie sociale, le maillage étroit des problématiques assurées par les collectivités locales, le fantastique développement des solidarités. Le Lignon est un quartier plein de vie, bien plus que d’autres à Genève. Encore faut-il oser en franchir la porte pour le découvrir. La mienne est en tous ouverte à Monsieur Vadi.

 

La solution miracle…

Monsieur Vadi ne veut pas qu’on densifie les Cherpines. Il y a déjà trop de nouveaux habitants qui arrivent à Genève, nous dit-il. Or, comme la Berne fédérale ne veut pas – à juste titre – que nous continuions à grignoter la zone agricole, il faut donc densifier. Je ne vois pas vraiment comment faire autrement. A condition bien entendu que cela se fasse en bonne intelligence, avec de vrais projets architecturaux qui mettent l’Humain au centre, en pensant les quartiers comme des lieux de vie, et pas des dortoirs.

Monsieur Vadi lui, a une autre solution : la décroissance ! Mais bien sûr, comment ne pas y avoir pensé plus tôt ! Arrêtons de grandir ! Comme si nous avions le choix… Quand le sophisme confine à l’utopie naïve, on est en droit de se  demander ce qu’il reste de l’argumentaire… Car la vraie question n’est pas tant de savoir si nous allons grandir, mais bien comment.

Genève est un pôle économique qui fonctionne (encore) bien, au milieu d’une Europe en crise. Il attire dès lors de nombreux nouveaux habitants, qui participent bien plus à l’augmentation de notre bien-être qu’ils ne sont la cause de nos problèmes. Le phénomène dépasse de loin la seule question de la volonté politique.

On peut le regretter, le débat est ouvert. Mais on ne peut pas enrayer le processus en pensant naïvement que de stopper la construction de nouveaux logements contribuera à enrayer l’attractivité exercée par Genève à l’extérieur. Au contraire, on ne fera qu’accentuer la pression déjà énorme existant sur le logement dans notre canton. Et donc sur celles et ceux qui y vivent déjà et qui subissent de plein fouet la crise dans ce domaine.

Monsieur Vadi, lui, n’en a cure. Sur un débat de cette importance, il préfère balancer son idéologie nymbiste, plutôt que de penser le développement de son quartier différemment. C’est son droit, mais avouez que c’est une posture pour le moins irresponsable dans la situation actuelle du logement à Genève.

  

Va falloir apprendre à compter

Last but not least, à l’appui de son implacable argumentaire comparatif, Monsieur Vadi fantasme sur des proportions fausses. Il est toujours utile de publier des chiffres pour affiner son propos, encore faut-il cependant que ceux-ci soient justes. Monsieur Vadi affirme que 38 hectares sur 58 aux Cherpines seront dédiés au logement. 3000 logements prévus, c’est effectivement le même nombre qu’au Lignon. Jusqu’ici, rien à redire.

Sauf que le Lignon est construit pour accueillir 10'000 personnes, et non 7'000 comme ce sera le cas aux Cherpines. Sauf qu’au Lignon, l’ensemble des logements occupe 28 hectares, et non 38, comme aux Cherpines, ce qui réduit quand même la densité prévue de près d’un tiers !

Ce qui, au final, nous fait une densité de 357 habitants à l’hectare au Lignon, contre 184 aux Cherpines… soit pile la moitié !

 cherpines.jpg

 

Bref, vous l’aurez compris, comparaison n’est pas raison, et il y a bien peu de chance que le nouveau quartier des Cherpines ressemble peu ou prou au Lignon.

 

Un appel à la raison !

Monsieur Vadi n’a cependant pas tort sur toute la ligne, il faut le reconnaître. Densifier, c’est prendre des risques sociaux, économiques et politiques importants. Pour faire bien vivre une cité, il faut un esprit visionnaire qui pense le quartier dans son environnement et accorde à l’Humain la place qui lui revient.

La tentation de construire vite, grand et mal, la Suisse y a heureusement échappé jusqu’ici, contrairement à nos voisins français qui ont fait des cités dortoirs, exclues des agglomérations et trop souvent abandonnées par les pouvoirs publics. Rien de tout cela chez nous, où les banlieues populaires sont des lieux de vie riches, audacieux et particulièrement bien pensés.

Je souhaite de tout cœur que les projets architecturaux des Cherpines, tout denses qu’ils fussent, puissent devenir des espaces de vie propices aux échanges et à de saines relations de voisinage. C’est tout à fait possible. Le Lignon en est la preuve depuis 50 ans.

Mais qu’on arrête un moment de s’arquebouter sur des stéréotypes idéologiques qui sont non seulement faux, mais également blessants pour celles et ceux qui vivent dans ces cités, où la vie est bien plus agréable que ce que les a priori véhiculés par Monsieur Vadi et consorts veulent nous faire avaler.

Encore faut-il avoir l’honnêteté de lutter contre les préjugés sans fondements.

C’est le modeste objectif de cette note.

 

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Commentaires

Bonjour Monsieur Bandler et bravo pour votre note. Je suis né en 1969... Au Lignon et y ai vécu jusqu'à mes 18 ans. Je n'ai jamais (et pourtant j'ai habité depuis, un peu partout dans notre belle république) retrouvé un quartier aussi agréable avec une énergie aussi positive. J'y ai donc vécu mes plus belles années. Bref, là où je vous rejoins, il ne faut pas "décroître" Genève mais bien au contraire CONSTRUIRE. Sauf erreur de ma part, la cité du Lignon était à la base prévue pour attirer jusqu'à 12'000 personnes. Au risque de paraître un peu utopiste, pourquoi ne pas régler (à moitié) le problème de la crise du logement à Genève en construisant un "LIGNON 2" par exemple, juste en face, sur les terrains "agricoles" de Loex ? Ah oui, il ne faut pas déclasser...

Et pourtant la réalité (que ça plaise ou non à la Berne "fait des râles") est là... Les genevois s'en foutent pas mal de "manger Local", la moitié de ce qu'on trouve dans les grandes surface vient de l'étranger. Les Genevois dont JE fais partie, veulent de logements à des prix abordables. Une grande partie des logements du Lignon sont ou ont étés des HLM, HBM... Voilà ce qu'il nous faut d'urgence : Une nouvelle cité, moderne, capable de loger, donner du travail à 10'000 personnes. Pas besoin de toucher aux Cherpines de Monsieur Vasi, qu'il y reste avec ses idées étroites.

Désolé pour mon coup de gueule, je ne supporte plus l'idée que des familles doivent se SAIGNER pour se loger. Un 4 pièces à 2300.- c'est inadmissible et ça profite qu'à des promoteurs immobiliers qui s'en mettent plein les fouilles depuis 30 ans.

Palmarès des villes les plus "chères" au monde : 1. Genève... 2. Zurich 3. Singapour. Je préfèrerais vivre dans la ville la plus agréable au monde.

Thierry P.

Écrit par : Paley | 06/10/2015

M. Bandler lit ce qu'il veut comprendre et déforme mes propos. J'ai comparé le Lignon au niveau du nombre de logements afin de donner une idée du volume construit et jamais comme un exemple de cité à problème. J'ai des amis qui y vivent heureux. Pour le reste je suis toujours surpris que des gens considérés comme sérieux, puissent défendre une croissance sans fin? A Singapour il y a aussi une crise du logement! J'espère que Genève permettra un urbanisme composé de différents types d'habitats qui ne soit pas un module unique légal comme les députés tentent de le promouvoir. C'est le contenu de mon article. je ne suis pas MGC et vote même de temps en temps comme M. Bandler! Dominique Vadi

Écrit par : Dominique VADI | 07/10/2015

@Monsieur Paley:

Je vous remercie pour votre témoignage, qui va tout à fait dans le sens de mes propos. L'idée de faire un "Lignon 2" n'est pas nouvelle. je l'avais déjà proposée sur ce même blog il y a de cela deux ans, dans la note suivante:

http://quotidiensocialiste.blog.tdg.ch/archive/2013/08/26/temp-d9283326cf44db70b87f746d1a21ecf3-246065.html

Recevez, Monsieur, mes meilleurs messages
Marko Bandler

Écrit par : Marko Bandler | 07/10/2015

Un Lignon 2 sans problème mais un 3, 4 et jusqu'où? Comme je l'ai écrit dans mon article c'est un Lignon chaque année qu'il nous faudrait pour absorber notre croissance à laquelle vous ne voulez pas toucher! Alors qui est l'utopiste?
Dominique VADI

Écrit par : Dominique Vadi | 07/10/2015

@Monsieur Vadi:

Je vous remercie de prendre part à ce débat (que vous avez finalement indirectement lancé). Je vous en suis reconnaissant.

Ceci dit, sur le fond, il me semble que votre remarque n'est pas du tout en accord avec vos propos dans l'article incriminé. En effet, je vous cite:

- "Le mauvais exemple des cités de banlieue à problème ne manquent pas pour nous le rappeler".

ou

- "Les politiques deviennent architectes lorsqu’il suffit d’empiler les logements virtuels pour récolter les bravos! Seront-ils là dans quinze ans pour assumer les problèmes de la triste cité de banlieue?"

Or, la seule "cité" à laquelle vous faites allusion (par deux fois!), pour illustrer votre comparaison, c'est justement le Lignon...

Il me semble dès lors que je ne déforme rien du tout.

En outre, pour rajouter à la teneur de mon article, je précise que le périmètre prévu pour les Cherpines, dans son ensemble, est bien de 58 hectares, tandis que celui du Lignon est de 90 hectares. Si on tient compte de toute la superficie du territoire concerné, la densité des Cherpines ne serait même plus de la moité, mais bien du quart de celle du Lignon. Vous n'avez donc aucunement à craindre de devoir vivre dans une de ces "cités de banlieue à problèmes" que vous dénoncez.

Ceci dit, je vous invite volontiers à une visite guidée de mon quartier, si vous le souhaitez. Peut-être parviendrai-je à vous faire changer d'avis sur les cités de banlieue.

Recevez, cher Monsieur, mes meilleurs messages

Marko Bandler

Écrit par : Marko Bandler | 07/10/2015

@Paley

Le Lignon reste une Cité, éloignée des centres-villes (Genève, Carouge, etc.), donc du travail, des loisirs, de la culture. Cette distance kilométrique pèse plus ou moins fortement selon l'âge, la situation familiale, professionnelle et les horaires des bus. Elle pénalise par rapport au travail, sauf si on est employé de la commune ou au centre commercial.

Dans ces conditions, je ne comprends pas pourquoi il faudrait construire à Loëx, lieu de balades, un Lignon 2 ou 3 quand des communes de la rive gauche sont quasiment vides de barres d'immeuble ? Sauf si vous habitez à Cologny.

Sorti de l'âge du post-obligatoire, on vit le 1219 autrement, avec ses avantages mais aussi ses défauts, la porter en étendard n'a de sens que dans les punch lines des rappeurs locaux. Dédicace à MB.

Écrit par : Catanese | 07/10/2015

@ Catanese:

Décidément, aucun stéréotype ne nous sera épargné...

Je vous signale que le Lignon se trouve à 5 min (voiture), 10 min (vélo) 15 min (à pieds) de la ville de Genève. Pour l'hypercentre, doublez simplement cette durée. On y est plus vite - notamment grâce à un réseau de transports publics performants - que depuis Onex, Versoix, Meyrin ou Thônex. C'est donc une cité hyper-proche du centre!

Là où je vous suis, en revanche, c'est lorsque vous évoquez, effectivement, qu'il manque cruellement de cités sur la Rive-Gauche. C'est indéniable! Le golf de Cologny pourrait à lui seul accueillir sans autre deux Lignons... :)

Avec mes meilleurs messages
Marko Bandler

Écrit par : Marko Bandler | 07/10/2015

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