20/10/2015

Les parachutés de droite

Le modèle français

parachute.pngEn France, la pratique est institutionnalisée : en sortant de Polytechnique ou de l’ENA, les élèves tirent à pile ou face, pour savoir s’ils feront carrière dans l’économie ou en politique. Si c’est la politique qui l’emporte, ils lancent encore leur pièce pour décider s’ils seront de droite ou de gauche. Ensuite, tout le reste coule de source. On les retrouve à tous les échelons importants de la République : haut fonctionnariat, députation, ministères et, naturellement, à la Présidence suprême.

Surreprésentés à tous les niveaux décisionnels, les polytechniciens et les énarques brûlent les étapes du militantisme classique et se retrouvent très vite dans le clan très fermé des décideurs. Leur statut leur ouvre toutes les portes. La preuve, on les envoie souvent faire leurs premières armes dans des circonscriptions au sein desquelles ils n’ont strictement aucun lien, mais qui leur permettent de se frotter pour une première fois au suffrage universel. Le procédé est un peu gros, mais il est étonnant de voir à quel point cela fonctionne ! Comme si le fait de bénéficier d’un curriculum prestigieux vous plaçait automatiquement au dessus de la mêlée ! C’est ce qu’on appelle vulgairement le « parachutage ».

Paradoxe d’un pays qui a érigé l’ascenseur social au rang de dogme national, mais où la reproduction des élites est encore bien présente, si on en juge par le cursus souvent similaire de tous ceux qui comptent dans la République.

 

Un phénomène qui se répand en Suisse

Jusqu’ici, la Suisse avait été relativement épargnée par ce phénomène de parachutage. Les élus sont souvent des gens de terrain, qui montent petit à petit les échelons médiatiques et politiques. Plus ou moins vite, plus ou moins longtemps, avec plus ou moins de succès. Manière finalement assez saine d’envisager les carrières politiques : En Suisse, on élit en fonction du parcours militant, des réseaux patiemment créés, de la personnalité et de la capacité à focaliser les médias. Les valeurs comptent plus que le nombre de diplômes.

Mais aujourd’hui, ce temps semble révolu, si on en juge par le nombre de parachutés – tous de droite, soulignons-le ! – qui se sont présentés au suffrage universel lors des élections fédérales de ce dimanche 18 octobre.

Il y a évidemment la fille de Christoph Blocher, qui se présente dans les Grisons, qui ne pipe pas un mot de Romanche (ce qui est là-bas un crime impardonnable), mais qui parvient à se faire élire simplement parce qu’elle est la fifille UDC à son Papa.

Il y a bien sûr Roger Köppel, considéré comme le nouvel « intellectuel » (sic…) de l’UDC, et qui n’a comme fait d’armes que d’être le puissant rédacteur en chef de l’hebdomadaire ultra-populiste Weltwoche. Mieux élu des conseillers nationaux du pays – excusez du peu – le personnage n’a aucun parcours politique, si on excepte ses éditos musclés contre l’immigration et notre système social.

Plus près de nous, il y a l’inénarrable PDC Claude Béglé, éphémère patron de la Poste entre 2008 et 2010 (il a vite été poussé vers la sortie du fait de sa vision pour le moins néolibérale du service public…). Homme d’affaires à tout faire, le voilà qui débarque en politique en inondant Facebook de vidéos rocambolesques nous permettant de connaître sa « vision » du monde… et se fait facilement élire dans le canton de Vaud (après une tentative infructueuse en 2011, et une candidature également ratée au Conseil d’Etat l’année suivante).

Enfin, comment ne pas citer à Genève le PDC Raymond Lorétan, peut-être celui qui se rapproche le plus du polytechnicien ou de l’énarque à la française : diplomate, haut-fonctionnaire puis homme d’affaires (Président du très lucratif empire Genolier) et de médias (Président de la SSR), l’homme vit à Genève depuis 2007. Elu discret à l’Assemblée Constituante en 2008, le voilà qui se prend soudain d’amour pour la chose publique dans son canton d’accueil, et se voit déjà accéder au poste de sénateur. Pourtant, soyons honnête, personne ici ne le connaît et son CV prestigieux ne lui a finalement servi à rien dans sa course électorale. Mais il personnifie – peut-être plus que tout autre – ce syndrome des parachutés qui pensent que, parce qu’ils sont « quelqu’un » (qui ?...) et bénéficient d’un parcours professionnel hors normes, sont capables de représenter le peuple au plus près de ses intérêts.

 

Bref, bien souvent, le phénomène des parachutés touche la droite politique, là où on flatte les parcours professionnels plus que les idées, là où on préfère les bons parvenus aux bons militants, là où la sueur du terrain doit s’effacer au profit de la carte de visite.

Nul doute qu’avec de tels représentants, le fossé abyssal qui sépare aujourd’hui le peuple de ses élus ne manquera pas de s’élargir un peu plus, comme c’est le cas en France.

Au profit de qui ? Là est toute la question.

La montée du Front National en France me semble un dangereux début de réponse…

 

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